DISPARITÉ DE FIXATION


Jean-Bernard WEISS
(Paris)

Le terme de disparité de fixation a une signification très précise; il décrit un état physiologique que l’on mesure chez les sujets ayant une vision binoculaire normale. La disparité de fixation n’a aucun rapport avec les microstrabismes.

On peut définir la disparité de fixation comme l’angle de la déviation résiduelle des axes visuels quand le sujet fixe et fusionne binoculairement une image située dans un plan frontal; dans de telles conditions, ce dysalignement des axes visuels est minime, et ne dépasse guère 10 minutes d’angle. Pour mémoire, rappelons qu’une dioptrie prismatique équivaut à 40 minutes. Cette déviation ne peut donc être mise en évidence avec les méthodes d’examen habituelles.

Suivant les axes de mesure de la déviation, on peut définir une disparité de fixation horizontale, verticale ou torsionnelle.

Dans ce qui suit, nous ne tiendrons compte que de la composante horizontale.

Mesure de la disparité de fixation horizontale
Les dispositifs utilisés pour la mesure de la disparité de fixation comportent le plus souvent :

weiss0101.jpg (6142 octets)
Figure 1
: Mire frontale pour la mesure de la disparité de fixation horizontale. Des détails périphériques assurent la fusion. Deux lignes verticales alignées, situées l’une au dessous de l’autre, sont perçues monoculairement. La bande horizontale évite le déplacement vertical d’un œil, ce qui entraînerait la fusion partielle des lignes verticales

Des prismes de puissance variable (prismes de Risley) sont ajoutés si l’on veut mesurer les variations de la disparité de fixation en fonction de la vergence induite.

Le dispositif utilisé par Ogle pour la mesure de la disparité de fixation en vision au loin est représenté sur la figure 2.

weiss0102.jpg (11543 octets)
Figure 2
: Dispositif de recherche utilisé par Ogle. Un système micrométrique permet le déplacement horizontal des repères verticaux. Ces deux lignes verticales, lumineuses, sont munies de filtres polarisés. Les prismes de Risley permettent d’induire une hétérophorie. D’après Ogle (2).

Ce dispositif complexe est habituellement réservé aux recherches en laboratoire. Notons cependant que Crone a utilisé un dispositif analogue à visées cliniques.

Disparité de fixation et hétérophorie
En règle, la disparité de fixation est de même sens que l’hétérophorie, c’est à dire que les sujets exophoriques présentent une exodisparité, et les ésophoriques une ésodisparité (Figure 3).

Cependant, il peut y avoir une discordance, avec une ésodisparité associée à une exophorie. Ces cas ne sont pas exceptionnels. Par contre, l’exodisparité avec ésophorie est beaucoup plus rare.

Il n’y a pas de proportionnalité entre la valeur de la phorie et celle de la disparité.

weiss0103.jpg (8176 octets)
Figure 3
: Relation entre hétérophorie et disparité de fixation chez des sujets normaux, On notera la relative fréquence des exophories présentant une ésodisparité. D’après Ogle (2).

Variations de la disparité en fonction de la vergence induite
Avec le dispositif de la figure 2, on peut mesurer les variations de la disparité en fonction de la vergence induite par des prismes.

On obtient ainsi des courbes qui montrent l’augmentation de l’exodisparité quand les prismes inducteurs sont à bases externes (exophorie induite compensée par la vergence fusionnelle) et une augmentation de l’ésodisparité quand les prismes inducteurs sont à bases internes.

Ces courbes ont des formes diverses (Figure 4). On a cherché à établir des corrélations entre la forme des courbes et les éventuels troubles fonctionnels des sujets (1). Mais, malgré tout l’intérêt de ces recherches, ces mesures ne font pas partie, sauf exception, de l’examen habituel des hétérophories symptomatiques.

weiss0104.jpg (9047 octets)
Figure 4
: Variation de la disparité de fixation en fonction de l’hétérophorie induite chez des sujets normaux. On notera la diversité des courbes. D’après Ogle (2)

Annulation de la disparité
Un procédé d’examen plus sommaire consiste à déterminer la correction prismatique nécessaire pour annuler la disparité de fixation.

La figure 5 est, à ce point de vue, significative.

Dans la très grande majorité des cas, la correction prismatique est conforme, c’est à dire qu’en cas d’exophorie, un prisme à bas interne annule la disparité; en cas d’ésophorie, le prisme est à base externe.

Mais il existe des exceptions, en particulier des exophories dont la disparité est annulée par un prisme à base externe.

Enfin, il n’y a pas de proportionnalité stricte entre la mesure de l’hétérophorie et la correction prismatique.

weiss0105.jpg (8908 octets)
Figure 5
: Annulation de la disparité de fixation par une correction prismatique. On notera la relative fréquence des sujets exophoriques dont la disparité de fixation est annulée par un prisme à base externe. D’après Ogle (2).

Correction prismatique des hétérophories symptomatiques
Les constatations de Paris (3), qui observe une diminution et/ou une disparition des troubles fonctionnels de certains sujets hétérophoriques après la prescription d’un petit prisme, sont indiscutables.

Ce qui est remarquable, c’est que les patients donnent des réponses très précises. Le choix du sens et de la valeur du prisme ne pose pas de problème au patient. Un autre point remarquable est que la valeur de la correction prismatique est en règle minime, et sans rapport direct avec l’importance de la valeur de 1'hétérophorie.

Nous avions fait la même constatation pour la correction prismatique des "paralysies congénitales" du grand oblique pour lesquelles une correction prismatique verticale inférieure à 5 dioptries est suffisante pour rendre un certain confort, alors que la déviation verticale dépasse souvent 10 dioptries (4).

Il était donc tentant d’interpréter l’ensemble de ces faits par ce que l’on connaît de la disparité de fixation.

Nous avons donc créé un dispositif sommaire, destiné à l’étude de la disparité de fixation. Ce dispositif permet de préciser le sens de la disparité, mais non de la mesurer.

Par contre, il permet de déterminer la correction prismatique nécessaire pour annuler la disparité.

Détermination du mens de la disparité
Ce dispositif comprend une mire de fixation (Figure 6) et une paire de lunettes vert-rouge.

La mire de fixation comporte :

La mire est observée à une distance de 3 à 5 mètres par le sujet muni des lunettes rouge-vert. Par convention, le filtre rouge sera placé devant l’œil droit. La mire doit être bien éclairée.

weiss0106.jpg (4411 octets)
Figure 6
: Mire de fixation du nouveau dispositif. Les petits ronds blancs et les trois lettres assurent la fusion. Le grand rectangle blanc évite un mouvement vertical de fusion. La bande supérieure, rouge, est plus étroite que la bande inférieure verte, car le rouge est plus lumineux.

weiss0107.jpg (7019 octets)
Figure 7
: Position apparente des lignes verticale, en cas de disparité de fixation. On suppose que le filtre rouge a été placé devant l’œil droit.

Si l’on veut étudier la composante verticale de la disparité de fixation, il faut incliner la mire de 90 degrés. Les traits seront alors horizontaux.

Pour les quelques patients que nous avons pu examiner avec ce dispositif tout récent, il y avait une bonne concordance entre la valeur du prisme annulant la disparité de fixation et la valeur du prisme déterminé suivant le protocole strict décrit par Paris.

Remerciements
Je remercie Vincent Paris de nous avoir confié, pour publication, son article. Ce travail de grande qualité fait suite à une longue communication faite lors d’une réunion du C.E.R.E.S. en 1992.

J’espère que ce dispositif, sommaire mais simple, lui sera utile.

Références
(1) Crone R.A. Diplopia. Excerpta Medica, Amsterdam, 1973.
(2) Ogle K.N. Researches in Binocular Vision. Hafner, New York, 1950.
(3) Paris V. Prismes et hétérophories. VARIA VI, CERES., Paris, 1992.
(4) Stopek E., Thiollet M-L., Weiss J-B. Superior oblique paresis. TEL AVIV, CERES., Paris, 1986, 77-82.


retour.gif (1536 octets) retour au sommaire du Varia VI

(Dernière mise à jour de cette page le 28/05/2006)